Men

Men ★★★½

Avant que le film ne commence, je ne pouvais m'empêcher de me questionner par-rapport à sa prémisse et à son contenu. Qu'un créateur masculin se questionne et établisse sa position en se positionnant dans la peau d'une femme vivant la charge mentale du patriarcat me semblait intéressant, mais peut-être problématique. Plusieurs critiques du film allaient d'ailleurs dans cette direction, se disant dérangées par l'oeuvre. Cependant, force m'est d'admettre que la finesse et l'intelligence du cinéma de Garland, juxtaposée à un bon scénario et un symbolisme pas très subtil, mais non moins efficace, est un cocktail tout à fait réussi.

«Men» présente l'histoire d'Harper (Jessie Buckley), jeune femme qui désire partir en retraite loin des siens afin de s'offrir un moment de répit après des événements difficiles dans sa vie. On apprendra bien vite que son ex-conjoint, un homme particulièrement violent et manipulateur, se serait enlevé la vie après leur rupture, lui mettant directement le poids de sa mort sur la conscience. En réalité, comprend rapidement qu'Harper a le poids du monde sur les épaules, charge qui sera multipliée tout au long du film par tous les personnages masculins qu'elle rencontrera. En effet, aussitôt qu'elle arrive dans la grande maison qu'elle loue pour quelques jours, le temps de se ressourcer, Harper croquera goulûment dans une pomme, se faisant aussitôt reprocher par un homme d'avoir goûté au fruit défendu. Et ce n'est que le début d'une longue escalade vers la culpabilisation, toujours perpétrée par de nombreux - bien que tous identiques - personnages masculins, ne semblant être mis en scène que pour rappeler à Harper qu'elle est l'architecte de son propre malheur.

La charge mentale du protagoniste est d'ailleurs représentée non seulement par les dialogues et les accusations de tous les autres personnages, mais également par la composition du film en soi. Nombreux sont les symboles et les représentations filmiques de vagins, fentes et orifices rappelant le sexe féminin, dans lesquels Harper se glisse, et desquels ressortent toujours les antagonistes. C'est la manière cinématographique, un peu plus discrète, de rappeler que le personnage principal engendre elle-même tout ce qui lui arrive. Et c'est de ce poids qu'elle devra s'affranchir, tout au long du film, alors que les antagonistes ne sont jamais vraiment physiquement menaçants envers elle, mais que seule leur présence et leur ténacité rappellent à Harper les blessures de son passé.

Le film de Garland s'éloigne un peu du type de réalisation auquel il était associé. S'éloignant du film de science-fiction, s'immisçant cette fois-ci dans le genre du film d'horreur, le réalisateur conserve tout de même son talent à créer une sorte de bulle malsaine, genre de huis-clos dans lequel ses personnages se trouvent. En utilisant une conception sonore puissante et quelques séquences plus éthérées, rappelant presque Stalker, où le personnage principal est montré, vagabondant dans la forêt environnante, Garland parvient à créer un espace-temps unique qui réussit bien. Par contre, l'approche de tous les autres personnages qu'Harper, qui ne formeront au final qu'une seule et même entité, est un peu maladroite. Le ton est inégal, le symbole s'essouffle quand même rapidement, et le film se perd quelque peu dans le genre qu'il tente d'utiliser.

Je comprends donc très bien les critiques un peu plus rébarbatives à la dernière proposition d'Alex Garland. Mais malgré ses défauts, et considérant que ce n'est absolument pas un film pour tout de monde, il s'agit tout de même d'une oeuvre unique, qui reprend les mêmes allégories et thématiques qui ont été tentées par d'autres cinéastes (on se rappelle le Mother! d'Aronovsky), mais avec plus de finesse, et une plume beaucoup moins prétentieuse que ce dernier.